La vue du hublot sur ces pics enneigés de l’Himalaya est à couper le souffle… Une heure de vol sépare le chaos de Delhi à la petite ville de Leh, une cité perdue au milieu d’un paysage montagneux et désertique. Ici, tout n’est que rocaille et poussière… sauf quelques petits villages, qui vus du ciel, apparaissent comme de véritables oasis. L’avion effectue quelques zigzags dangereux entre les montagnes avant d’atterrir sur une piste située à plus de 3’500m d’altitude. Autant dire qu’à ces hauteurs, on a le souffle court !
Nous sommes au Ladakh, une région située dans l’état du Jammu-et-Cachemire. Malgré les troubles qui secouent cette contrée pour des questions essentiellement religieuses (Jammu, à majorité hindoue et Srinagar, à majorité musulmane, sont reliées par une route souvent fermée et les couvre-feu
x sont fréquents dans ces deux villes), la situation au Ladakh reste calme. Bouddhistes, musulmans et hindous se côtoient et se respectent. Chaque communauté célèbre à sa façon les fêtes importantes de leur calendrier. Tandis que les Musulmans jeûnent durant le mois du Ramadan, les Hindous dansent dans les rues et distribuent des pommes en l’honneur de la naissance de Krishna.
De nombreux Kashmiris travaillent à Leh, détenant la majorité des boutiques pour touristes : un marché fleurissant où bijoux, pashminas et objets de la culture ladakhie (coiffes, chapeaux et chaussures traditionnelles) atteignent des sommes astronomiques. Mais ces objets traditionnels ne se trouvent pas uniquement en vitrines. De nombreux Ladakhis les revêtent quotidiennement. Il n’est en effet pas rare de croiser des locaux chaussés de babus (bottines en laine) et munis d’un moulin à prières, qui vous saluent d’un joyeux « Julay ! ». Ce mot est essentiel puisqu’il signifie à la fois « bonjour, merci, s’il vous plaît et au revoir » !
Même si Leh est devenue une ville touristique, elle a su garder un quartier authentique. A condition de s’éloigner quelque peu du centre, on peut se perdre dans un dédale de rues, dignes de l’époque médiévale. Surplombant la ville, l’impressionnant palais de Leh témoigne de la splendeur passée des rois bouddhistes. En contrebas, la plupart des maisons sont toujours construites de manière traditionnelle, c’est-à-dire à base de briques en terre, les faiseurs de chapatis (pains plats) répètent des gestes ancestraux dans des boulangeries qui ont plus de 500 ans… Cependant, l’omniprésence du plastique nous rappelle vite que l’on est bien au XXIème siècle. Les déchets ont envahi les rues et le ruisseau qui s’écoule au milieu de la ville n’est plus qu’un dépotoir…
La saison touristique à ces altitudes ne s’étend que de juin à octobre. Dès la mi-septembre déjà, la plupart des boutiques, restaurants et hôtels ferment leurs portes. Nombreux sont les saisonniers népalais qui travaillent dans la restauration. Mais dès que la saison touche à sa fin, ils s’en retournent au pays ou se dirigent vers Delhi ou Goa, afin de bénéficier d’un climat plus clément durant la période hivernale. Aux travailleurs népalais s’ajoute un grand nombre d’ouvriers du Punjab, du Cachemire et notamment du Bihar (l’un des états des plus pauvres de l’Inde). Ceux-ci sont souvent responsables de l’une des tâches les plus pénibles : la construction des routes. Oeuvrant dans des conditions précaires, hommes et femmes, certaines portant leur bébé dans le dos, s’affairent dans la poussière, sous un soleil brûlant. A plus de 3’500m, ils logent dans des tentes de fortune au bord des chantiers.
Qu’ils soient mineurs, dockers, porteurs de briques ou d’eau, ils sont ceux que personne ne remarque. Nous avons toujours aimé photographier ce monde ouvrier. Non par voyeurisme. Juste par humanité.

Sur le toit d’un camion multicolore sikh ou à l’arrière d’un camion militaire, on profite des commodités de l’auto-stop, tout en découvrant la vallée de l’Indus, berceau de toute une civilisation ! Avant qu’il ne bifurque vers le Pakistan, l’Indus aux eaux grisâtres fait partie des cinq fleuves majeurs qui s’écoulent sur le territoire indien.
A Lamayuru, un petit village situé entre Leh et Kargil, se tient un gigantesque rassemblement. Il accueille quatre jours durant, un Lama tibétain venu enseigner sa philosophie aux nombreux fidèles rassemblés spécialement pour cette occasion. Emprisonné durant plus de vingt ans en Chine, le Lama effectue sa première sortie hors du Tibet depuis sa récente libération. Il demande alors d’assister à une représentation de chaam, danses de masques rituelles célébrant la victoire du Bien sur le Mal. Ces danses ne sont habituellement montrées que lors de festivals durant l’hiver (l’office du tourisme en présente en septembre lors du festival de Leh organisé pour les touristes). Comme le Lama, nous assistons pour la première fois à la danse du chaam. Chaque moine porte un masque distinct (comme celui de Mahakala, le Grand Protecteur, dont le front est surmonté de crânes humains) et revêt un costume aux couleurs chatoyantes, sous lequel se trouve un rembourrage en mousse. Celle-ci a pour but de lui donner une stature plus impressionnante. Accom
pagnés par le son des trompettes et des tambours, les moines exécutent des pas, des sauts puis tournoient, mimant un combat contre le Mal.
Le Mal. A en voir les affiches dénonçant les atrocités commises sur des civils tibétains, la bataille est loin d’être terminée. Au matin du 8 août (8.8.08), la communauté tibétaine se rassemble et défile dans les rues de Leh afin d’exprimer sa colère. La foule brandit des drapeaux tibétains et scande des slogans tels que « We want Peace in Tibet » et « Release Panchen Lama », sous l’œil bienveillant des portraits du Dalaï Lama. De manière symbolique, les nombreux manifestants accueillent une flamme olympique tibétaine : aujourd’hui, c’est l’ouverture des J.O. en Chine.

Le Ladakh regorge de monastères bouddhistes, où des centaines moines de tout âge vivent et étudient. Perché au sommet d’une colline, bénéficiant un ensoleillement optimal, le gompa de Thiksey abrite un véritable trésor : le majestueux Bouddha du Futur, mesurant pas moins de 14m. Outre les édifices monastiques chargés d’histoire, la région offre de superbes coins à découvrir notamment la Vallée de la Nubra, les dunes de sable d’Hunder et le lac salé de Pangong Tso, dont l’étendue bleu turquoise s’étire jusqu’au Tibet. Un permis est d’ailleurs nécessaire pour s’aventurer dans ces coins. Occupant une position stratégique entre la Chine et le Pakistan, le Ladakh abrite une importante base militaire.
Alors qu’on se dirige vers la Vallée de la Nubra au guidon d’une Royal Enfield pétaradante, on croisera de nombreux convois militaires, ne ralentissant sous aucun prétexte… A voir les épaves en bas du ravin, les accidents semblent plus fréquents qu’on ose imaginer. Sylvain et Emma nous accompagnent pour cette virée de deux jours à moto. Venus en Inde pour y passer les vacances d’été, ils nous ont rejoints au Ladakh pour une semaine, avant de se diriger vers le Rajasthan.
Apparemment, le fait de n’avoir jamais conduit de moto, ne semble pas poser de problème à Sylvain et à Nico… Pas même s’il s’agit de franchir le plus haut col carrossable au monde : le Khardung La, culminant à 5’602m !
La veille du départ, alors que la nuit est déjà tombée, les deux pilotes font quelques aller-retour dans la ruelle située juste derrière la guest house, tentant d’apprendre les principes de base d’une bécane… Le mythe de la Royal Enfield est plus fort que la raison ! Le lendemain, malgré un passage de vitesses plus qu’incertain, on décide de quitter Leh au lever du soleil… Il leur faudra au moins 10 minutes d'acharnement sur le kick récalcitrant, avant que la moto veuille bien émettre un bruit… Sylvain n’arrive déjà presque plus à respirer…
Une route cahoteuse serpente à travers un paysage aride sur une quarantaine de kilomètres avant d’atteindre le fameux col. Le ciel est dégagé : un temps parfait pour une telle excursion. Après trois heures de conduite et quelques ratées, on aperçoit déjà des drapeaux de prières qui signalent qu’on arrive au sommet ! De l’autre côté du col, une vallée interminable se déploie jusqu’aux dunes de sable de Hunder, où nous nous arrêtons pour passer la nuit.
Le lendemain matin, alors que nous sommes prêts à faire la route en retour, les premiers ennuis mécaniques commencent... Impossible de faire démarrer la moto de Sylvain. L’obstination finit pourtant par porter ses fruits. A peine a-t-on roulé une dizaine de kilomètres que l’Enfield lunatique cale pour de bon… Plus un souffle.
On n’a plus qu’une chose à faire : attendre que Nico revienne avec de l’aide. Malgré l’heure matinale, le soleil commence son agression… A jeun, sans eau, frisant l’insolation, on cherche refuge dans les dunes de sable près des buissons épineux. Le temps passe et l’ombre se réduit comme une peau de chagrin… Afin de ne pas sombrer dans la folie, on maintient notre esprit concentré : concours de sabliers, creusement du trou le plus profond… La résonance d’un moteur nous sort de notre torpeur. Nico est accompagné d’un jeune garagiste ladakhi qui se penche sur la moto : il faut changer les bougies… Il exécute le travail en deux temps, trois mouvements et la réparation s’avère concluante…du moins pour quelques kilomètres !

Nous avons au moins atteint la petite localité de Diskit, où, paraît-il, un garage est ouvert. On attendra toute une journée un mécanicien qui ne viendra jamais… On dévisse, déboulonne, démonte… On finit par se résoudre à acheter une nouvelle batterie qui semble être la cause de la panne. Reste à la trouver !
Tous les fils sont emmêlés, scotchés, rafistolés, comme si cela faisait des années que chacun essayait de mettre sa touche personnelle à la réparation… La luminosité diminue lorsque la moto ronronne à nouveau. A ces heures, il est trop tard pour retourner à Leh. Ce soir, on dormira à Sumur, de l’autre côté de la rivière. Un coin magnifique ! En empruntant la trans-désert, une route quasiment irréelle tant elle est fraîchement goudronnée, on se permet une petite course entre Enfield : on atteint les 120km/h !
Au matin du troisième jour, le retour s’annonce sous de meilleurs auspices. Les motos démarrent au quart de tour… On s’assure auprès de locaux que notre réservoir contient suffisamment d’essence pour la route à faire. « Enough, enough ! No problem ! ». L’unique station essence se trouvant à quarante kilomètres en direction opposée, on est plutôt soulagé par leur verdict. Le ciel est d’un bleu limpide. Tout laisse à croire que cela
va être une belle balade… Le retour jusqu’à une vingtaine kilomètres du col se fait sans encombre. Soudain, les motos commencent à faiblir, à toussoter… On est à sec. A plus de 4’800m… On n’a pas d’autres choix que d’arrêter les véhicules qui passent. Mais ce ne sont que des camions et des jeeps qui roulent au diesel ! Rares sont les petites Suzuki qui circulent par ici. Une heure d’attente sera nécessaire pour « siphonner » deux litres d’essence… Encore toutes nos excuses au chauffeur qui voulant nous aider se gara sur le bas-côté de la route et creva un pneu…
Le temps passe et le ciel commence à se voiler… Les premières gouttes se mettent à tomber. On n’est plus très loin du col, tout devrait bien se passer. Mais le vent souffle de plus en plus fort, le ciel se couvre pour de bon… A 500m du passage du col, à plus de 5’500m d’altitude, Sylvain cale. La pluie s’en mêle… Les convois militaires qui défilent à la chaîne frôlent Emma et Sylvain, les faisant presque basculer dans le ravin. Témoin de la détresse dans laquelle ils se trouvent, un minibus de touristes s’arrête et propose de ramener Emma à Leh. Il n’y a qu’une seule place vacante. Emma, en larmes, monte dans le bus et voit disparaître Sylvain, pris au piège au milieu de l’Himalaya… Le blizzard fait rage et la pluie se transforme soudainement en grêle... La moto ne démarre plus. La poignée d’embrayage a rendu l’âme… La foudre tombe.
Juste avant que l’orage se déchaîne, nous atteignons le refuge au sommet du col, où nous essayons de trouver de l’aide. Parmi les personnes présentes dans la cabane, se trouvent deux militaire en civil. Ils attendent que le temps s’améliore avant de reprendre la route vers la Vallée de la Nubra. Ils comprennent la situation et nous partons immédiatement porter secours à Sylvain. Le vent n’a pas faibli et désormais c’est de la neige qui recouvre la route. En plus d’être étroite et cahoteuse, la route est désormais glissante. Heureusement, les deux militaires parviennent à fixer rapidement la poignée d’embrayage avec du matériel de fortune et, après plusieurs tentatives, réussissent à faire démarrer la moto en la poussant. Après plus de 2 heures passées à 5’600m, nous pouvons enfin entamer la descente... Trempés jusqu’aux os, on est pris par un instant d’intense panique : « On va tous mourir ! »

Le froid nous transperce, les flocons nous fouettent le visage, le vent gèle nos mains… Ayant presque perdu la sensibilité de ses doigts, Nico décide de mettre ses chaussettes sales en guise de gants. Question de survie…Perdant plusieurs fois le contrôle de la moto, on arrive de justesse à éviter la chute et le précipice. La route paraît plus défoncée qu’à l’aller. Les secousses devenant de plus en plus violentes, le phare avant de notre moto se détache et se disloque. Pendant misérablement à son câble, il se cogne violemment contre le pare-boue… Trop c’est trop ! A bout de nerfs, on l’arrache avant de le jeter dans le ravin… On s’expliquera plus tard avec le propriétaire !
A mi-chemin de la descente, le vent faiblit et la neige cesse de tomber. Leh se rapproche ! Quel soulagement…On terminera le dernier tronçon en roue libre, au propre comme au figuré : le réservoir étant à nouveau vide !
Alors que Sylvain et Emma nous quittent pour le Rajasthan, on retrouve Marc et Ruma, des amis suisses partis en voyage depuis six mois. Petits-déjeuners Nutella, soirées apéros et séance Bollywood ! S’il y a un endroit à ne pas manquer à Leh, c’est bien le vieux cinéma : sa salle qui tombe en décrépitude est digne de celle, figurant dans le film « Cinema Paradiso » !
Le retour vers Delhi se précipite quelque peu : des ennuis techniques apparaissent sur nos deux appareils photo. Il faut rejoindre la capitale au plus vite, pas moyen de les faire réparer ici. Il faut avouer qu’on n’est pas mécontent de quitter ces altitudes, les températures commençant à chuter… Une vingtaine d’heures de bus non-stop et le passage de 5 cols (dont le Taglang La, à plus de 5’300m.) seront nécessaires avant d’atteindre la petite ville de Manali, dans l’Himachal Pradesh. Une route infernale mais qui offre des vues vertigineuses !
Dix jours d’attente à Delhi dans la moiteur et les attentats… Cinq bombes explosent le samedi 13 septembre dans des quartiers commerçants de la ville, bondés en ces heures de fin d’après-midi, tuant plus de vingt personnes et en blessant 150 autres. Alors que l’on s’éloigne de Connaught Place, on entend une puissante déflagration… On est loin d’imaginer ce qui est en train de se passer. C’est en allumant la télé à l’hôtel que l’on comprend ce à quoi on vient d’échapper… Les Mujahidin indiens revendiquent ces attaques, tout comme celles proférées à Bangalore et Ahmedabad les mois passés. Aujourd’hui, c’est au tour de Delhi d’être la cible. Pour en savoir plus, cliquez ici
Un trajet de ving-quatre heures en train nous amènera à Kolkata (Calcutta). « Welcome to the City of Joy !» indique un immense panneau publicitaire.